Référendum : c'est dans l'Eire !

Publié le par Alexandre

Des affiches à tous les poteaux, des meeting politiques, des manifestations et des tracts, des autocollants de-ci, de-là... Une élection ? Pire un référendum.

L'Irlande ces temps-ci me rappelle furieusement la France de 2005. Dans un contexte passablement morose de licenciements massif (250 employés de Dell cette semaine), de délocalisations en série (quelques départements d'IBM, Xerox, Google, Accenture pour citer les plus grands) et de croissance en berne (les dernières projections pour 2008 ont été revues à la baisse de 2,3% à 1,3% de croissance), le référendum cristallise les mécontentements.

Une différence avec la France de mai 2005 cependant, le 6 mai 2008, le Taoiseach [premier ministre en gaélique] Bertie Ahern démissionnera suite à des révélations qui marquent l'apogée d'une mise en cause persistante. On le surnomme le Taoiseach-téflon. Certains pensent que cela pourrait aider le oui.

Partons tout de suite de bases saines : ce billet n'est pas une discussion en profondeur sur le contenu du traité de Lisbonne et a fortiori encore moins sur son aieul le traité constitutionnel. Non. Cette discussion a déjà eu lieu. En outre, d'autres ont déjà tenu cette discussion mieux que je ne pourrais le faire. Ce billet est un billet d'ambiance. Un court voyage dans les querelles de l'île.

Première constatation : c'est pas du tout cuit. Fin avril, on comptait 35% d'intentions de vote positives (contre 43 en février), les nonistes passant de 24% à 31% ; si on prend en compte les marges d'erreur, l'écart est faible. Les plus forts en calcul mental auront calculé que cela laisse 34% d'indécis (dont rien ne dit qu'il ne s'abstiendront pas d'ailleurs !). [Source]

Un peu plus inquiétant 80% des Irlandais avouent ne rien comprendre au texte dont 30% qui ne savent pas sur quoi porte le référendum qui est attendu début juin. D'ailleurs le Dassault local, Ulick McEvaddy, vient de lancer une campagne contre le référendum qu'il juge justement incompréhensible. Et ce, à rebour de l'opinion officielle du parti politique qu'il soutient.

L'expérience ne joue pas en faveur des partisans du traité. En effet, l'Irlande a rejeté le traité de Nice en 2001, mais l'a approuvé après l'adoption de deux clauses spécifiques à l'Irlande. Les défaitistes en ont déduit qu'il ne sert à rien de voter puisqu'on leur soumettra le traitré jusqu'à ce qu'ils le votent ; les plus pugnace, qu'ils peuvent jouer la politique du chantage pour obtenir les clauses qui les intéressent.

Reprenons un peu le fil des évènements.

Sinn Féin

Le premier à dégainer est le Sinn Féin. Depuis la fin janvier, ce parti couvre les rue de Dublin d'affiches annonçant une réunion publique d'information sous le slogan "Ireland Deserves Better, Vote No To Lisbon Treaty". Le parti s'annonce pro-européen. Il assure d'ailleurs que la place de l'Irlande est en Europe et qu'on peut tout à fait être pro-Européen et anti-Lisbonne. (c'est une mélodie connue à la différence qu'il n'affirme pas qu'il y ait un plan B !)

Premier argument partagé par à peu près tous les nonistes : la France et les Pays-Bas ont voté contre le traité constitutionnel (TCE) ; le traité de Lisbonne reprenant le TCE (citations d'homme politique s'en félicitant à l'appui), il faut voter non.

Deuxième argument : la perte de souveraineté de l'Irlande due aux nombreux transferts de compétence aux eurocrates qui rendent le Dail [parlement] impuissant.

Troisième argument : la commission veut, au nom du respect de la concurrence libre et non faussée intervenir dans la fixation de l'impôt sur les sociétés.

Quatrième argument : l'Europe de la défense est une menace pour la neutralité de la République irlandaise.

Le Sinn Féin recoupe un peu l'argumentaire des nonistes de gauche dans la dénonciation d'une Europe ultralibérale qui veut forcer les Etats à libéraliser tout ce qui peut l'être (Education, Santé...).

Plus d'information sur les arguments du Sinn Féin.

Libertas

Libertas est officiellement un nouveau mouvement européen dédié à plus de démocratie et de transparence dans l'UE. Dans les faits, c'est un petit groupe un tantinet obscur (il refuse de dévoiler la liste de ses donateurs) fondé par un multi-millionnaire Declan Ganley. Libertas s'est surtout fait connaître au grand public par une campagne d'affichage à travers tout le pays sur le slogan : "Facts, not politics"


Libertas développe 3 thèmes : le traité est
-
mauvais pour l'Irlande : voix du pays moins forte, moins de pouvoir au parlement ;
- mauvais pour l'Europe elle-même : il ne résout rien au problème de démocratie, responsabilité et transparence ce qui fait perdurer son manque de légitimité et par là met en danger son avenir ;
- mauvais pour les affaires (n'oublions que le fondateur est un businessman) : la politique d'accueil des investissements étrangers est transférée à l'UE , la relégation de la concurrence libre et non faussée dans les annexe (suite à l'insistance de Sarkozy) et enfin le traité est un cheval de Troie d'une hausse imposée de l'impôt sur les sociétés.

La campagne (photo ci-dessus) insiste lourdement sur le fait qu'il n'y aurait plus besoin de passer par un référendum pour le prochain grand texte européen.

Accessoirement, Libertas s'appuie sur un rapport des services du Taoiseach qui estime à plus de 580 millions d'euro par an le coût de la sur-réglementation en provenance de Bruxelles. D'ailleurs, les politiques mises en oeuvre sont taillées sur mesure pour la France et l'Allemagne (dont on apprend qu'ils gagnent respectivement +50% et +100% de pouvoir de vote alors que l'Irlande en perd 60%) qu détriment d'une île comme l'Irlande.

Plus d'information sur les arguments de Libertas.

Connolly Youth Movement
ou : la campagne des jeunesses du Parti Communiste

J'ai découvert cet autocollant sur un poteau tout en haut de Grafton Street. J'avoue que sans cela, j'aurais bien été en peine de les repérer.

La soldat sur fond de drapeau étoilé fait bien entendu écho aux préoccupations des Irlandais quant à leur neutralité.

Cependant, leurs raisons de voter non se concentre plutôt sur la démocratie et la souveraineté (cf. supra) ; les services publics qui seraient jetés en pature à des multinationale sur injonction de Bruxelles ; les droits des travailleurs bafoués par la cour européenne de justice et, la neutralité pour finir.

Plus d'information sur les invectives du Connolly Youth Movement.

WiseUp
Alors ceux-là, je ne sais pas trop comment les appeler. Alors j'ai pris une partie de leur site internet WiseUpJounal.com. J'ai croisé leur chemin par hasard sur O'Connell Street : il faisaient une manifestation en face du GPO, bâtiment hautement symbolique en Irlande puisqu'épicentre du soulèvement de Pâques 1916.

Bon ok, ils sont 2. Mais je n'ai jamais vraiment vu de manifestation de revendication (c'est à dire sans inclure St-Patrick et assimilés) avec beaucoup de monde.

C'était samedi dernier, je me dirige vers eux pour engager une conversation et comprendre les raisons de leur refus du traité de Lisbonne. Je n'ai pas été déçu !

L'échange est fructeux au début. Je retrouve énormément de raisons déjà évoquées ci-dessus : la perte de souveraineté, d'influence au profit d'eurocrate non-élus et corrompus (c'est synonyme chez lui), le fait que l'article 48 du traité dispose (question aux juristes en passant s'il y en a : le traité dispose ou stipule ?) que le traité est "auto-amendable" (pas besoin d'un nouveau référendum pour les prochaines modifications). Nécessairement, l'Allemagne et la France (dans le rôle des méchants) vont faire la loi et mener la vie dure à la petite Irlande. Je caricature à peine.

Par esprit de contradiction, je décidai de le titiller. Alors que je plaide en faveur de l'Europe, il m'avoue que personnellement, il est contre l'Europe. Ah bon ? mais en suivant sa logique, il est quand même mieux que les décisions soient prises à Bruxelles qu'à Pékin, Washington ou Moscou ? et puis, l'Europe a eu une influence positive en Irlande. Que nenni m'oppose mon charmant interlocuteur : l'Europe n'a rien fait pour l'Irlande. Le pays est sorti de la misère tout seul grâce à un faible impôt sur les sociétés que du coup l'Europe veut empêcher.

Là, vu la quantité d'infrastructures financées par le fond de développement de l'UE, j'ai trouvé que c'était un peu fort de café ! Mais bon, il était lancé...

Ils veulent faire des Etats-Unis d'Europe et unir toutes les unions locals en un gouvernement mondial sous l'égide de l'ONU qu'ils contrôlent. Mais qui ils ? demandai-je... Et bien, la famille Rockefeller bien sûr !

D'ailleurs continue-t-il, le réchauffement climatique n'existe pas, c'est juste un moyen de taxer un peu plus les citoyens.

Sur leur site internet, ils qualifient 9/11 Loose Change de documentaire sur le 11 septembre le plus abouti à ce jour. Fort de ce précédent, ils ont produit leur propre documentaire : End of Nations. Je n'ai pas tout regardé, mais je vous conseille les première minutes où l'on explique au spectateur que seule l'Irlande peut sauver les 500 millions d'Européens du désastre (en votant non - est-il besoin de le préciser ?).

C'est l'facteur
Jusqu'à présent, les partisans du oui ont été moins visibles. Cependant, les deux dernières semaines, le gouvernement à adressé à chaque foyer un guide explicatif de 25 pages.

Bilinguisme oblige, c'est aussi en gaélique.

Le fascicule est une réfutation point par point des arguments énoncés ci-dessus.

La première partie insiste sur les contrôles démocratiques accrus (possibilité pour un certain nombre de parlements nationaux d'objecter à une proposition en cours ; renforcement des pouvoirs du parlement ; l'initiative citoyenne)

Rubrique taxation in extenso : "Lors des négociations qui ont conduit à l'accord sur le traité, l'unanimité sur les dans les questions d'imposition a été entérinée. Cela signifie qu'aucun changement ne peut être fait dans ce domaine sans l'accor d de tous les membres, et donc de l'Irlande."

Sous le titre Les pouvoirs de l'UE et leur limites on trouve des phrases chocs telles que "L'Union ne devient pas un Etat. Il garde son caractère intergouvernemental.

Ou plus loin "La traditionnelle politique de neutralité de l'Irlande est maintenu. Rien dans le traité de Lisbonne ne le change".

Enfin, le dernier point insiste sur l'égalité reconnue entre les Etats membres.

Pour voir des images chocs de Ouiistes, c'est sur le croche-pied qu'il faut aller...

Pour conclure
L'impression que je retire du débat et des discussions que je réussis à tenir çà et là avec divers Irlandais est que les deux sujets chauds sont la neutralité du pays et la menace (fantôme ?) sur l'impôt sur les sociétés.

En effet, ce sont les deux arguments les plus débattus alors qu'ils sont au coeur de l'actualité.

La neutralité est remise en question notamment au vu de l'engagement de l'Irlande au sein de la force européenne au Tchad. Cette force, composée en majorité de Français contient aussi des combattants Irlandais. Elle est dirigée sur le terrain par un général Français, lui-même sous les ordres de l'Irlandais Patrick Nash qui dirige les opérations depuis le mont Valérian. On comprend aisément que certains voient en homme de paille des Français.

Plus important encore dans le débat : l'impôt sur les sociétés. La prospérite du tigre celtique est pour beaucoup fondée sur le faible taux de l'impôt sur les sociétés (12,5% contre environ 30% partout en Europe et 33% 1/3 en France). Si Dublin est aujourd'hui une importante place financière, c'est notamment grâce au programme de transformation des docks en centre international des services financiers (IFSC) qui constitue une sorte de zone franche.

L'installation de ces entreprises a ainsi généré des emplois à haut revenus qui ont servi de locomotive à l'ensemble de l'économie irlandaise.

Aujourd'hui, les perspectives sont plutôt assombries, on l'a dit. Le gouvernement tente de ré éditer un opération de type IFSC dans les anciens docks de Cork. L'annonce a été faire en mars et les travaux doivent durer jusqu'en 2013.

A leur niveau, les patrons de PME sont aussi inquiets. L'Europe sociale à la française ne les tente pas du tout. Et à la seule évocation des taxes, ils pourraient bien voter non.

L'impôt sur les sociétés constitue une corde très sensible qui pourrait, à l'image de la directive Bolkestein en 2005, constituer un repoussoir dont l'Europe ferait, une fois de plus, les frais...

Ce billet a une suite par ici...

Publié dans Dans l'Eire du temps

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Alexandre 16/06/2008 00:06

Dès le début on savait que Nice était un mauvais compromis signé à la va-vite pour permettre l'élargissement, en effet.

Tietie007 14/06/2008 10:15

Et bien le NON l'a emporté ...mais de toute façon, à 27, que le texte fasse une ligne ou 10 000, qu'il soit libéral ou social, anarchiste ou léniniste, il y aura toujours un des membres qui dira NON !
On paie, aujourd'hui, le fait que l'UE ait privilégié l'élargissement à l'approfondissement !

Fredo 05/06/2008 21:17

Nous, Français, n'avons pas la chance des irlandais de pouvoir voter NON au traité de Lisbonne. Notre droit a été volé par notre président SARKOZY.

Alors mille gratitudes aux Irlandais qui voterons NON. Nous avons gardé un merveilleux souvenir de leur venue à St Etienne pour la coupe du monde de Rugby.

Amicalement,
Fredo