Le Musée gratuit, une fausse bonne idée ?

Publié le par Alexandre

Depuis le 1er janvier 2008, 14 musées tentent, à titre d'essai, la gratuité. Le Figaro publie un compte-rendu, et je compte bien ajouter mon grain de sel.

La gratuité des musées est un serpent de mer dans la politique culturelle française. Ça a commencé le 1er dimanche de chaque mois pour tous les musées nationaux en 2000. L'expérience a montré des augmentations de la fréquentation, tantôt modestes, tantôt impressionnantes (jusqu'à 194% au musée de la Renaissance à Écouen). L'avantage de la mesure, et c'était l'objectif, était d'amener les personnes qui ne vont pas dans les musées à l'intérieur. C'était réussi. Mais jusqu'à présent on n'avait pas osé aller plus loin.

A l'étranger, les exemples sont contrastés. Londres est l'exemple par excellence : les musées sont entièrement gratuits et financés par la loterie nationale. D'autres capitales comme Vienne ont au contraire des musées payants (et chers !).

L'avantage d'un musée gratuit est incommensurable. D'une part, ça retire un frein pour les familles (trop cher) ou les personnes qui n'ont pas un rond en poche. Mais à la limite, ce sont des situations particulières qui peuvent être résolues avec des tarifications spéciales. 

Le véritable avantage est dans le fait qu'on peut revenir. En effet, que retient-on des oeuvres que l'on voit au bout de 2 ou 3 heures de musée ? Pas grand chose, hormi le fait que l'on cherche désespérement un endroit où s'asseoir parce que les jambes nous font mal, et qu'on a l'impression d'être devenu un entonnoir à culture. Or dans un musée gratuit, on a tout son temps et on peut les visiter en plusieurs fois.

Si l'on suit ce raisonnement, le premier musée qui devrait être gratuit, c'est le Louvre. Plus grand musée du monde se gargarise-t-on parfois. S'il y a d'ailleurs une moquerie commune aux Parisiens, c'est lorsqu'un touriste leur annonce qu'il veut faire le Louvre en un jour... Eh ben t'es pas sorti de l'auberge mon coco... Je me souviens de mes excursions au Louvres comme des expéditions thématiques : les antiquités égyptiennes (surtout jeune), puis plus tard les sculptures ou encore les peintures de la renaissance. Mais même un département, c'est énorme.

Or le Louvre n'est pas gratuit. Et c'est normal. C'est normal si l'on considère que les principaux visiteurs en volume sont les étrangers. Ils viennent à Paris et passeront forcément au Louvres. (En économie, on dira que la demande est inélastique). Pourquoi dans ce cas, se priver d'une source pareille de revenu ? Si je prends l'exemple inverse, je me sens un peu parasite de visiter le Musée d'archéologie de Dublin sans contribuer. La gratuité constitue pour moi un effet d'aubaine puisque je m'y serais rendu de toute manière (peut-être pas deux fois, c'est sûr !).

Prenons l'exemple d'un musée de taille normale : le musée Rodin. Il est tout à fait possible de le visiter de bout en bout en une après-midi. Le problème étant qu'à la fin, on n'est plus tout à fait sûr de savoir ce qu'on a apprécié au début. C'était beau, évidemment, mais qu'est ce que c'était déjà ? D'où l'intérêt de pouvoir diviser la visite en plusieurs fois.

Alors on peut toujours acheter un abonnement pour un accès illimité. Oui. Sauf que chaque musée raisonne comme s'il était le seul qui en vaille la peine et donc ils ont tous une carte différente.

Il existe pourtant une solution qui me paraît assez simple lorsqu'on analyse les profils de nos deux types de visiteurs. 

- Les touristes ont de l'argent à dépenser (c'est pas une raison pour les prendre pour des pigeons non plus...), en revanche, ils ont peu de temps et ne passeront pas plus d'une demi-journée voire - soyons-fous -
une journée entière dans le musée. Un billet de vendu.

- Les autochtones n'ont pas d'argent (même si c'est faux, il le prétendront quand même - ça doit être lié au tabou français de l'argent). En revanche, ils ont du temps. Ils pourraient venr à deux reprises pour voir dans des conditions décentes l'ensemble de notre musée de taille normale mais voilà, ça n'en vaut pas le coup.

En version économiste, ça donne ça : 
L'achat d'un premier billet de musée lui donne une certaine satisfaction (notre visiteur voit les oeuvres les plus renommées du musée). Il ne retirerait pas - dans un avenir proche - une satisfaction aussi importante d'une deuxième visite. Par conséquent, il n'est pas disposé à payer la même somme et ne revient pas.
 
La solution serait donc de vendre des billets couplés. Mettons que l'entrée soit à 7€, le billet deux entrées pourrait être à 10€.

Le seul souci étant de s'assurer que c'est bien la même personne qui vient les deux fois, et non pas un copain du premier qui veut profiter d'une entrée à tarif réduit.

Dans ce cas, il ne reste qu'à lui appliquer un tampon invisible fluorescent... comme à Disneyland !

Publié dans Culture

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viviane 06/04/2008 12:13

En même temps, certes la gratuité ne résout pas tout, mais les visites sont souvent très chères. Nous sommes 5, au delà de 11 ou 12 ans on est considéré comme adulte, la sortie culturelle chiffre donc très rapidement. Je pense qu'une solution serait la gratuité partout pour les moins de 18 ans, et un tarif réduit 18-25 ans.
Par ailleurs, quand je vais à Londres ou Washington où les musées sont gratuits, j'y vais toujours, et en plusieurs fois, alors qu'à Paris, 'y vais maximum tous les 2 3 ans. Je n'ai toujours pas été au musée du Quai Branly par exemple; à la sorie Gazette le Londres de juillet dernier, en 48 heures, j'ai vu la Tate Modern et la National Gallery...

Sam 18/03/2008 12:01

A Barcelone le MNAC a trouvé une solution simple : tous les billets sont valables 6 mois.
>>> les touristes ça leurs changent rien, les locaux eux peuvent entrer et sortir à loisir, à condition de garder toujours leur premier billet sur eux !

Alexandre 18/03/2008 19:25

Et il n'y a pas de gruge ? C'est intéressant d'un point de vue financier pour le visiteur, mais je ne pense pas que ce soit appliquable à des expositions temporaires (où on réfléchit plus en retour sur investissement vu qu'il y a des coûts engagés clairement identifiables et qu'il faut couvrir avec les recettes). Par ailleurs, toujours d'un point de vue recette, si les locaux reviennent, c'est qu'ils sont intéressés, donc demande, donc pourquoi pas mettre un prix dessus (2€ pour retourner au musée, je paie !)

Pruneau 08/03/2008 17:08

Pendant longtemps, le Louvre a été gratuit tous les dimanches. Un beau jour, on a vu fleurir dans le métro parisien des grandes publicités "désormais, le Louvre est gratuit le premier dimanche de chaque mois - profitez-en !". Ou l'art de faire passer pour un progrès ce qui était en fait une régression. Ceux qui ont lu Bill Bryson penseront aux glaçons dans les hôtels américains ; ceux qui n'ont pas lu Bill Bryson ont tort.

La gratuité des musées nationaux au Royaume-Uni est une merveille, mais elle a ses limites : pour compenser, les expositions temporaires sont hors de prix. En tout cas, le fait est qu'à Oxford, il y avait jusqu'à récemment 4 musées gratuits et un payant (le seul musée géré par la commune, donc pas un musée national). En deux ans et demi ici, j'ai été à chacun des musées gratuits au moins trois fois, et jamais dans le musée payant. Désespérés que je les snobe, les responsables du musée payant l'ont récemment rendu gratuit à son tour (je n'ai toujours pas été, mais bon).

Une solution alternative à celle que tu proposes serait de mettre enfin en place une carte d'abonnement multi-musées valable un an. Pour l'instant, on peut en acheter une valable juste au Louvre, une autre juste pour Orsay et un troisième uniquement pour Pompidou... La seule carte multi-musées à Paris, c'est le Paris Museum Pass (avec un nom anglais, parce que les touristes sont bêtes, ne parlent pas le français, et que de toute façon pourquoi est-ce que les hauts lieux français de la culture parleraient la langue nationale ?), qui dure 6 jours au maximum. Et si tu veux être sûr que seuls les autochtones en profitent, tu la réserves aux Franciliens qui devront la retirer à la mairie de leur commune ou de leur arrondissement.

Alexandre 09/03/2008 21:34

Ah ! Je me disais bien que ça existait bien avant 2000. Merci de me le confirmer. J'avoue que j'ai préféré ne pas tenter une erreur et choisir la facilité (de toute façon, le lien était intéressant rien que par les statistiques).Pour Bill Bryson, j'ai tort, soit. Aurais-tu l'heur de nous indiquer lesquel de ses ouvrages est à lire en premier. (Et pour ta peine, j'aime pas avoir tort, alors tu liras Freakonomics, c'est tout aussi intéressant !).Je suis tempéré quant à l'idée d'une carte multi-musées. Surtout s'il s'agit d'une carte illimitée qui nous serait vendue la peau du ***. Ou alors pourquoi pas une carte Culture (avec la photographie) qui permettrait justement de servir d'identifiant pour avoir un billet à tarif dégressif.Mise en pratique ça donnerait : on demande (gratuitement) une carte Culture à une musée affilié. On peut admettre quelle soit envoyée à domicile. avec probablement un code barre dessus. - Au premier passage, le visiteur donne sa carte perso et est enregistré dans une base de données du musée (autant éviter une base de donnée centralisée, c'est autant de possibilité de recroisement d'information en moins). Donc le musée garde 2 informations intéressantes : le code de la carte et le jour de visite. - Au deuxième passage, le visiteur redonne sa carte et bénéficie d'un tarif 2e visite (-25 % par exemple)- lla 3e visite pourrait être à -50%.Et 6 mois après la visite initiale, il est effacé de la base de données et doit repayer le tarif plein pot. Concernant le "Paris Museum Pass" (note que je n'ai pas attrapé la perche que tu me tends. Je me retient...), il serait illégal de faire une discrimination fondée sur l'origine. C'est dans une des conventions européennes. Et puis, il faudrait prouver son lieu de résidence et je n'aimerais pas avoir à présenter ma carte d'identité au musée. De plus, pour avoir vécu en Ukraine le système où les étrangers paient peu ou prou le double des locaux parce que c'est comme ça, on a beau savoir qu'on est richissimes vu la différence de niveau de vie, ça a toujours du mal à passer.Enfin, le problème des cartes et abonnements c'est que cela suppose de projeter dans l'avenir une autre visite. Or avant de visiter un musée (sauf les très grands), il est difficile de savoir s'il va me plaire. Je préfère avoir l'opportunité de revenir à prix réduit que d'avancer le prix d'une carte dont rien me garantit que je la rentabiliserai.Conclusion, les cartes sont principalement destinées (et achetées à mon avis) par les CSP+

Cox 07/03/2008 22:30

Tu parles ici de l'aspect prix comme frein au musée. Est-ce que la gratuité des musées a démontrée aussi l'impact du frein "culturel" ? Il y a encore un aspect "élitiste" des musées, qui fait que tous les français n'ont pas envie d'y aller, même si c'est gratuit. Dans quelle proportion ces deux "freins" jouent-ils sur la fréquentation des musées ?

Alexandre 09/03/2008 21:13

A vrai dire dans aspect élitiste, on peut voire 2 aspects.- Elistisme eu sens premier du terme : réservé à une élite initiée et inaccessible au profane. J'avoue que la gratuité permet, je pense d'estomper cet effet-là à moyen terme. Aller au musée étant libre, il devient possible d'y faire un passage et la sortie au muse sort d'un cérémonial préparé longtemps à l'avance parce qu'il faut rentabiliser le prix de l'entrée. Après, il est évident que le jeune type de banlieue (ou du moins son cliché) ne se précipitera pas  dès la mise en oeuvre dans le premier musée à sa portée.- En revanche, il ne faut pas confondre la fin de l'élistisme avec une banalisation de l'espace des musées. Perso, je ne supporte plus de passer au Louvre parce qu'il est impossible de regarder les toiles tranquillement tant les flashs des touristes sont nombreux. Il faut dire à leur décharge que les photos qui étaient auparavant strictement interdites sont désormais déconseillées (ou tolérées, je ne me souviens plus de la formulation).Pour conclure, je suis d'accord avec le fait que la culture peut rebuter ceux qui n'y sont pas habitués, mais qu'il est préférable de les sensibiliser au sujet plutôt que d'abaisser le niveau culturel du musée pour le mettre à la portée de tout le monde.